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Auguste Brutails

Revue Historique de Bordeaux et du Département de la Gironde

N° 24 – 2018 JEAN-AUGUSTE BRUTAILS ET L’INVENTAIRE DES ARCHIVES COMMUNALES GIRONDINES (1898-1908)

Agnès Vatican*

En juin 2011, les Archives départementales accueillaient des journées d’étude consacrées à l’un de leurs anciens directeurs, Jean-Auguste Brutails, organisées par l’Institut Ausonius et la Société archéologique de Bordeaux, dont les actes ont été publiés en 2016 1. Les communications présentées à cette occasion ont porté principalement sur l’activité d’historien de l’art de Brutails, ainsi que sur ses travaux d’historien du droit andorran. Paradoxalement, l’oeuvre d’archiviste de celui qui fut directeur des Archives départementales de la Gironde de 1889 jusqu’à la veille de sa mort, en 1926, soit durant 37 ans, n’avait fait l’objet d’aucune présentation. Figure du « savant provincial » selon son biographe et successeur Gabriel Loirette, il lia de façon étroite son étude des monuments à sa carrière d’archiviste départemental, dans les Pyrénées-Orientales d’abord, puis en Gironde. Ce congrès de la Fédération historique du Sud-Ouest, que ses organisateurs ont souhaité opportunément consacrer à l’histoire des archives et des manuscrits, offre ainsi l’occasion d’apporter quelques éléments complémentaires à la connaissance des archives girondines, mais aussi à celle d’un archiviste qui trouva dans le patrimoine des communes, écrit et bâti, un terrain d’activité particulièrement fécond, comme en témoigne la richesse de

* Conservateur général du patrimoine, Directrice des Archives départementales de la Gironde.

1. Araguas P. (dir.), Jean-Auguste Brutails : journées d’études des 17 et 18 juin 2011 aux Archives départementales de la Gironde, organisées par l’Institut Ausonius de l’Université Bordeaux-Montaigne et par la Société archéologique de Bordeaux, Bordeaux, Société archéologique, 2014 [ Pages d’archéologie et d’histoire girondines, 10].

258 Archives, manuscrits et imprimés la documentation qu’il a léguée, notamment ses carnets de dessins, aujourd’hui conservés aux Archives départementales de la Gironde 2.

La situation des archives au XIXe siècle

La Monarchie de Juillet et le Second Empire sont une période fondamentale dans l’organisation des archives en France, avec la mise en place de règlements et de méthodes de travail, la dotation des services d’archives en personnels spécialisés issus de la formation dispensée par l’École des chartes, la construction des premiers bâtiments dédiés, et le lancement de collections d’inventaires imprimés. Jusqu’en 1884, les Archives nationales d’une part, le réseau des archives locales (archives départementales, communales et hospitalières) d’autre part, évoluent séparément. Celles-ci relèvent d’un bureau du ministère de l’Intérieur, jusqu’en 1884, où elles sont rattachées à l’Instruction publique dont dépendent déjà les Archives nationales. En 1889, lorsque Jean-Auguste Brutails arrive en Gironde, les Archives départementales sont installées depuis 1866 dans l’hôtel de la rue d’Aviau, bâtiment construit pour elles par l’architecte départemental Labbé 3. Vaste et fonctionnel, ce nouveau siège a permis d’engager le classement de fonds resté en souffrance depuis plusieurs décennies, d’en publier les premiers inventaires 4 et d’ouvrir aux chercheurs, dès 1882, une vaste salle de lecture, l’une des premières en France 5.

Cette seconde moitié du xixe siècle voit aussi un renouveau des études d’histoire locale grâce au développement d’un réseau de sociétés savantes dont l’activité est soutenue par des pratiques d’émulation, notamment les concours académiques 6 proposés aux amateurs. En Gironde, sont notamment créées la Société des Archives historiques de la Gironde (1859) et la Société archéologique de Bordeaux (1873). L’érudition locale se développe, dans un rapport assumé d’une forme d’infériorité par rapport à la science pratiquée à Paris. Comme A. Vatican – J.-A. Brutails et l’inventaire des archives communales 259

l’a montré François Ploux, on voit ainsi l’émergence de la « monographie communale, contemporaine du surgissement dans le paysage de l’érudition provinciale, de l’instituteur et du curé. Les provinciaux bénéficient d’un avantage certain : l’importance et la facilité d’accès direct aux masses documentaires. On assiste alors au projet d’élaboration d’une histoire de France, par accumulation

2. Le fonds Brutails, conservé dans la sous-série 90 J, comporte 47 carnets de croquis et de dessins. Ceux-ci ont fait l’objet d’un inventaire analytique et d’une numérisation, permettant leur consultation en ligne sur le site archives. gironde. fr. Ses collections photographiques sont conservées à la bibliothèque de l’université Bordeaux-Montaigne. 3. Saboya M., «La travée de Sainte-Geneviève à l’hôtel des Archives départementales de la Gironde (Pierre-Auguste Labbé 1859-1866) : une traversée des signes » , dans Leniaud J.-M. (dir.), Des Palais pour des livres. Labrouste, Sainte-Geneviève et les bibliothèques, Paris, Éditions Maisonneuve et Larose, Bibliothèque Sainte-Geneviève, p. 94-99. 4. Le premier inventaire imprimé des Archives départementales de la Gironde est celui de la série C (administrations provinciales antérieures à 1790) publié en 1877. 5. Taillard C., «Note sur l’hôtel des Archives départementales de la Gironde » , dans Plaisirs d’archives. Recueil de travaux offerts à Danièle Neirinck, Mayenne, Imp. de la Manutention, 1997, p. 175-187. 6. Ploux F., «Une émulation à usage local. Les concours d’histoire des sociétés savantes de province au xixe siècle » , Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2017-1, p. 32-62.

“ de données périphériques”, la multiplication des monographies locales venant alimenter le travail de synthèse. » La science du local est avant tout la science du concret, ces sources sont perçues comme proches et intimes. Après la défaite de 1870, l’histoire locale fait figure de contribution à l’oeuvre de redressement national. L’État n’est pas en reste dans l’attention portée aux sources locales. Après les circulaires définissant l’organisation des archives dans les années 1840, les premières entreprises lancées au niveau national visent à établir des tableaux statistiques et privilégient le catalogage de certains types de documents jugés plus intéressants pour ces travaux d’histoire locale. En 1850, le ministère de l’Intérieur prévoit d’établir un « inventaire général sommaire, par fonds, des registres capitulaires, registres de notaires, registres terriers auxquels seraient joints les plans terriers, registres de l’état-civil, etc., les cartulaires étant seuls excepté 7 » . Cette politique de recension s’accompagne de travaux de classement et d’élaboration des premiers instruments de recherche, dont la publication s’accélère sous le Second Empire, et plus encore à partir des années 1880. Ainsi, pour les Archives départementales de la Gironde, de 1877 à 1929, sont publiés onze inventaires sommaires et répertoires numériques. Néanmoins, les fonds d’archives communaux restent largement méconnus. En effet, ils n’ont pas été concernés par la centralisation prévue lors de la création des archives départementales. De plus, les archivistes départementaux ont eu peu de temps à leur consacrer, et avec des résultats souvent médiocres jusque dans les années 1880. En Gironde, en 1839, un courrier circulaire du préfet est adressé aux maires de plusieurs communes, La Réole, Monségur, Saint-Macaire, Libourne, Bazas, Bourg, Cadillac, sans résultat probant, si l’on en croit la lettre de relance 8

envoyée le 7 janvier 1840 par les sous-préfets : « Je vous ai demandé par mes lettres des 10 et 24 décembre, des renseignements sur l’état, la valeur et la nature des archives de votre commune, afin de savoir si elles renferment quelque document intéressant l’histoire de la contrée ou du département. J’ai peine à comprendre le silence que vous gardez car il vous est bien facile de me satisfaire à cet égard par la connaissance que vous devez avoir de vos archives » . L’instruction du 16 juin 1842 relative à la conservation et à la mise en ordre des archives des communes,

7. Courrier du ministre de l’Intérieur au préfet de la Gironde, Paris, juin 1850 : «L’un de mes prédécesseurs a publié, avec le concours de la Commission des archives départementales et communales instituée près de mon ministère, un catalogue général des cartulaires des archives départementales et un tableau général, numérique, par fonds, de la partie de ces archives antérieure à 1790 » . AD33 (Archives départementales de la Gironde), 3 T 118. 8. AD33, 3 T 118.Commentaires

260 Archives, manuscrits et imprimés qui invite les maires à adresser à la préfecture « une note sommaire des titres qui n’auront pu être déchiffrés » , ne semble pas avoir eu plus d’effet en Gironde. Celle du 25 août 1857, qui prescrit l’élaboration d’un inventaire sommaire des archives communales antérieures à 1790 non plus. Alors que certains départements publient dès 1863 les premiers inventaires de fonds communaux présentés comme « supplément à la série E 9 » , les travaux semblent avancer très lentement en Gironde. Ainsi, par circulaire du 12 octobre 1869, le ministère de l’Intérieur adresse au préfet de la Gironde « un état destiné à constater la situation des inventaires des archives communales et hospitalières de votre département » . Le tableau qui est renvoyé par la Gironde est éloquent puisqu’il ne signale qu’un inventaire achevé et transmis pour 550 communes et appelle un commentaire acerbe dans la réponse 10 d’Edmond Blanc, secrétaire général du ministère de l’Intérieur, adressée au préfet le 1er avril 1870 :

« L’examen de ce tableau m’a permis de constater avec regret que les travaux d’inventaire étaient en souffrance. Il me paraît difficile d’admettre que les communes de votre département ne contiennent aucun document antérieur à 1790. Sur 550 communes, vous n’avez reçu que l’inventaire de La Réole. Le mauvais état du service tient sans doute à l’organisation de l’inspection locale ; en 1859, la création de cette inspection confiée à MM. Les Inspecteurs de l’Instruction primaire avait donné de bons résultats, principalement dans l’arrondissement de La Réole. Je désirerais recevoir l’inventaire des Archives de Bordeaux ; les documents échappés à l’incendie de 1862 dont l’état m’a été transmis en 1864, doivent de nouveau être inventoriés. »

Le tournant des années 1880

Dans les années 1880, la situation change. La conservation des archives est devenue une dépense obligatoire des communes depuis une loi de 1884, encore aujourd’hui reprise dans le code général des collectivités territoriales 11. Le 26 mars 1885, une circulaire d’Armand Fallières, ministre de l’Instruction publique et des beaux-arts, prescrit aux préfets de faire établir par l’archiviste départemental un catalogue des manuscrits « du même genre de ceux qui sont conservés dans les bibliothèques 12 » . Cette instruction est complétée l’année suivante par René Goblet, qui a succédé à Fallières, indiquant que ce travail « pourrait être utilement complété par un autre répertoire du même genre comprenant l’analyse détaillée des manuscrits conservés dans les archives communales et hospitalières » .

9. Direction des Archives de France, Manuel d’archivistique. Théorie et pratique des Archives publiques en France, ouvrage élaboré par l’Association des Archivistes français, Paris, SEVPEN, 1970, p. 755. 10. AD33, 3 T 118, dossier relatif à la situation des instruments de recherche (1839-1925). 11. CGCT art. L2321-2. 12. AD33, 3 T 118.

A. Vatican – J.-A. Brutails et l’inventaire des archives communales 261

Antoine Gouget 13, prédécesseur de Brutails aux Archives de la Gironde, écrit alors à Léo Drouyn 14 :

Mon cher ami, Le Ministère demande un état des manuscrits dits de bibliothèque (c’est-à-dire non cartulaires, inventaires, pouillés ou documents d’archives proprement dits) qui peuvent exister dans les archives communales et hospitalières. Les inventaires de Duval 15 ne signaleraient à cette occasion que la Chronique de Bazas à Bazas. L’Esclapot de Monségur est un document d’archives, donc en dehors de la présente recherche. Les registres de délibérations des villes aussi. Que pensez-vous au contraire du Livre velu de Libourne ? Remettez mes souvenirs, si vous en avez là-dessus. Entrerait-il dans la série ? Pour les archives municipales de Bordeaux, il y a les manuscrits des Coutumes, la collection des

chartes Joursanvault 16; le livre des Bouillons, celui des Privilèges, en sont-ils à votre avis ? Mais vous avez en ce moment en communication chez vous le manuscrit du P. Dulora 17

sur La Sauve ; c’est pour celui-là que je vous serais très obligé de m’envoyer un sommaire très court, la hauteur et largeur en millimètre du manuscrit, et la date approximative. Cette dernière partie est l’objet direct de la présente lettre. Urgence.

Ce courrier témoigne bien de la réputation acquise par Léo Drouyn en matière de fonds d’archives, dont il a tiré notamment ses volumes de notes historiques, mais il est également révélateur de la difficulté rencontrée par l’archiviste départemental à appréhender des fonds communaux dont la recension en est encore à ses débuts. Après deux courriers de relance, Gouget envoie 17 notices au ministère parmi lesquelles figurent bien la Chronique de Bazas, le Livre velu de Libourne, l’Esclapot de Monségur, l’Histoire de la Sauve-Majeure depuis la fondation jusqu’en 1710 par Dom Étienne du Laura 18, le Livre des privilèges et le Livre des Bouillons de la ville de Bordeaux, et plusieurs autres documents des Archives municipales de Bordeaux dont il précise que la notice détaillée sera envoyée ultérieurement par Ernest Gaullieur 19, archiviste municipal.

13. Antoine Gouget (1832-1889), originaire de Lyon, archiviste-paléographe, archiviste départemental de la Gironde de 1866 à son décès. 14. AD33, 3 T 118, lettre du 17 avril 1886. 15. Pierre-Ariste Ducaunnès-Duval (1832-1908), nommé en 1865 adjoint de l’archiviste municipal de Bordeaux, est en 1868 sous-archiviste aux Archives départementales de la Gironde puis revient aux Archives municipales comme archiviste en 1893. 16. Constituée à la fin du xviiie siècle, la collection du baron de Joursanvault, comprenant plus de 80 000 documents pour la plupart provenant des archives de la Chambre des comptes de Paris, a fait l’objet d’un catalogue par la librairie Techener à Paris en 1838, avant dispersion en vente publique à partir de 1839, entre de très nombreux dépôts d’archives publics et collections privées, français et étrangers. Certains documents figurent dans le fonds Delpit conservé aux Archives Bordeaux Métropole (Védère X., Catalogue des manuscrits, Bordeaux, Imprimerie E. Castera, 1938, p. 77). 17. Dom Étienne du Laura (1639-1706), originaire de Bordeaux, moine bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, historien de l’abbaye de la Sauve-Majeure. 18. Il est précisé que ce manuscrit a été acheté par la commune de La Sauve au sieur Cabirac. 19. Ernest Gaullieur (1827-1893), né à Bordeaux, est nommé archiviste de la ville le 1er octobre 1867, jusqu’à son décès.

262 Archives, manuscrits et imprimés Il apparaît dès lors que seule une entreprise de recension systématique des fonds communaux serait à même d’en assurer un suivi, garant de leur conservation et de leur exploitation par les chercheurs. C’est à cette entreprise qu’ambitionne de répondre la série dite E-supplément, qui a été utilisée aux mêmes fins par de nombreux archivistes départementaux. Il s’agit d’une série factice qui n’appartient pas au cadre de classement réglementaire des archives départementales ni communales. Ainsi, à la suite des circulaires de 1842 et 1857 sur les archives communales, certains archivistes départementaux introduisent dans les volumes de l’inventaire sommaire qu’ils publient, une rubrique « supplément à la série E » , comprenant l’inventaire sommaire d’archives communales antérieures à 1790. À partir de 1879, cette série E-supplément reçoit souvent une cote continue, en plus de la cote attribuée aux documents selon le cadre de classement communal. Mentionnée encore dans le règlement de 1926 des archives communales, elle est souvent confondue avec la série E-dépôt, bien présente au cadre de classement, qui concerne les fonds communaux déposés aux Archives départementales. En fin de compte, elle semble avoir été avant tout un artifice « pour obtenir des conseils généraux des départements les crédits nécessaires à l’impression des inventaires de fonds communaux et hospitaliers, en les faisant en quelque sorte passer pour des fonds d’archives départementaux 20. » Aux Archives départementales de la Gironde, les travaux d’inventaire des fonds communaux anciens ont débuté avant l’arrivée de Jean-Auguste Brutails. En 1883, Gouget note dans un rapport que « l’inventaire des villes de Langon, Saint-Macaire, Cadillac, Bazas et Blaye a été approuvé par le Ministère de l’Intérieur 21 » . Toutes les communes de la Gironde sont concernées à l’exception de Bordeaux où l’archiviste Gaullieur, arrivé en 1867 après le terrible incendie de l’hôtel de ville en 1862, est déjà à la tâche 22. Plusieurs archivistes ont été mobilisés sur ce travail. L’introduction du premier tome, rend hommage au travail de Gaston Ducaunnès-Duval 23 et à celui de son père, Pierre-Ariste pour les archives de Langon et de Bazas, et partie de celles de Cadillac et Rions. Gaston Ducaunnès-Duval est l’auteur principal des tomes suivants, qui bénéficient aussi de la contribution

20. Manuel d’archivistique, op. cit., p. 209-210 : «Cette pratique n’a été néanmoins proscrite qu’en 1965. Le résultat en est d’autant plus trompeur que s’est développé, en parallèle, le dépôt communal aux Archives départementales, classé lui en série E-dépôt, prévue dès les instructions de 1842, et dont la pratique se développe à partir de la circulaire de 1857 » . 21. AD33, 3 T 119. 22. Sur le travail de reconstitution des fonds municipaux après l’incendie, voir en particulier Laux F. (dir.), Bordeaux, les clés du trésor. 800 ans d’histoire des Archives de la ville, Bordeaux, Le Festin, 2016, p. 44-63. 23. Gaston Ducaunnès-Duval (1866-1952), fils de Pierre-Ariste, est nommé en 1892 aux Archives départementales de la Gironde puis succède à son père en 1907 aux Archives municipales de Bordeaux.

A. Vatican – J.-A. Brutails et l’inventaire des archives communales 263

de deux stagiaires de l’École des chartes, Maurice Lanore 24 et Émile Gabory 25.

Brutails note ainsi dans un courrier 26 de 1900 : « Je suis enchanté de Lanore. Il nous a été très utile pour l’inventaire de La Réole, qui a été fort pénible. Il fera j’en ai la conviction un excellent archiviste » . Dans l’introduction au quatrième et dernier tome, Brutails livre sa méthode de travail : « J’ai visité toutes ces archives et noté les pièces antérieures à la Révolution qui étaient contenues dans chaque dépôt. Les maires ont bien voulu nous communiquer ces pièces qui nous étaient envoyées sous pli chargé et qui étaient retournées, après analyse, dans les mêmes conditions. Nous avons ainsi reçu et expédié environ 5 700 registres ou liasses, sans que la Poste en ait égaré un seul. » Si Brutails effectue ces tournées communales, où il réalise également relevés et photographies des édifices qui intéressent ses recherches archéologiques, c’est bien Gaston Ducaunnès-Duval qui réalise l’analyse des pièces, à l’exception de celles antérieures à 1500 que se réserve Brutails. Brutails a une vision personnelle de ce que doit être un instrument de recherche, qui est celle également du chercheur. Ainsi, lorsqu’en 1898, le ministère de l’Instruction publique se propose de publier un nouveau tableau des fonds des archives départementales en vue de sa présentation à l’exposition universelle de 1900, Brutails proteste contre le modèle de réponse imposé qui reste selon lui trop imprégné de visées statistiques 27 :

« Il importe que le chercheur sache que le fonds des archives diocésaines résulte d’un démembrement qui a coupé à peu près au hasard le fonds de l’Archevêché ; que le fonds de la fabrique Saint-Michel est tel que l’abbé Baurein l’a classé au xviiie siècle. Il ne serait pas superflu pour expliquer l’état des fonds, de dire que les archives du parlement ont été incendiées en 1704, les archives de l’évêché de Bazas en 1667, les archives des Trésoriers de France en 1718, que les archives de Saint-Seurin ont été pillées par un parti de Lansquenets en 1542, etc. »

On voit ici le souci de la provenance et de l’historique de la conservation, fondement du principe archivistique de respect des fonds, ainsi que la pratique désormais bien établie d’accompagner la publication des inventaires d’introductions reprenant ces informations. En archiviste, Brutails s’interroge sur l’usage du terme générique d’article qui « ne donne pas une idée bien nette de l’importance matérielle des fonds » . En chercheur, il propose d’indiquer pour les fonds classés, les cotes des articles « les plus curieux » . L’inventaire du E supplément comporte ainsi, à l’instar de nombreux inventaires sommaires qui lui sont contemporains, la transcription de certains passages, ou bien encore

24. Maurice Lanore (1871-1907), originaire de Libourne, est archiviste des Hautes-Pyrénées puis des Basses-Pyrénées. (Courteault H., «Maurice Lanore » , Bibliothèque de l’École des chartes, t. 68, 1907, p. 235-237). 25. Émile Gabory (1877-1954), archiviste du département de la Vendée puis de la Loire-inférieure. (https :// fr. wikipedia. org/ wiki/% C3% 89mile_ Gabory). 26. AD33, 3 T 118. 27. AD33, 3 T 118, Bordeaux, 24 mars 1898 [ brouillon].

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l’énumération des actes contenus dans les registres paroissiaux, selon un parti pris qui ne serait aujourd’hui plus admis, l’analyse n’étant pas forcément exhaustive, mais qu’il importe de resituer dans son contexte. Le registre d’enregistrement des dépôts temporaires réalisés pour cet inventaire est conservé dans les archives des archives départementales 28 et témoigne bien de l’ambition de l’entreprise et du rythme soutenu auquel les envois et retours se sont effectués. Les relances ne se font pas attendre non plus. Les premiers transferts arrivent en 1894, les derniers documents repartent en 1908. Chaque lot ne reste que quelques semaines aux Archives départementales, jamais plus d’un mois, créant ainsi un mouvement continu d’expéditions. L’ensemble des pièces est inventorié, de façon détaillée, coté en continu de 1 à 5 690, chaque article recevant également une cote réglementaire au sein du cadre de classement des archives communales de 1857. La préparation de l’impression du premier tome, qui semble prêt dès 1883, se voit retardée plusieurs années par des problématiques financières, le budget d’impression représentant alors l’essentiel du budget des Archives départementales (en dehors de la rémunération de l’archiviste qui est également à la charge du Conseil général et débattue lors des sessions budgétaires 29). Dès les années 1870, les archivistes départementaux notent avec inquiétude l’augmentation des prix du papier. La question est aussi celle de la répartition des coûts, s’agissant d’archives communales. Le 4 octobre 1883, le préfet de la Gironde écrit à plusieurs de ses homologues qui ont déjà imprimé l’inventaire sommaire des archives communales 30 :

« Le Département de la Gironde est sur le point de commencer aussi l’impression de ces inventaires, en même temps qu’il continue à imprimer celui des Archives départementales. Je désirerais être fixé sur la manière dont on a pourvu aux dépenses d’impression des inventaires des villes et communes dans votre département, et dans quelle proportion le Conseil général et les villes intéressées y concourent. »

Les réponses sont variables : dans l’Ain, deux villes ont imprimé l’inventaire de leurs archives, Bourg et Trévoux, sur leurs fonds propres. La situation est identique dans le Pas-de-Calais pour Béthune et Boulogne. Dans le Gard, c’est le Conseil général qui « a pris à sa charge les frais de classement et d’impression des inventaires historiques des communes du département. Ces inventaires sont rédigés et publiés par l’archiviste départemental et forment notre série E supplément » . Les villes de Nîmes et les chefs lieux d’arrondissement l’ont fait ou le feront à leur frais. Le Conseil général de Seine-et-Marne a également pris l’intégralité à sa charge. Dans le Nord, une somme est portée au budget départemental à cet effet, au titre de subvention aux communes, à hauteur de

28. AD33, 3 T 115, «Inventaire des archives communales. Expéditions » . 29. AD33, 3 T 119. 30. Ibid.

266 Archives, manuscrits et imprimés 50 % des frais de classement et d’impression. La question des coûts d’impression n’est pas anodine, retardant parfois la publication pendant de longues années. À Bayonne, la ville inscrit chaque année, depuis 1879, une somme à son budget pour achever l’impression commencée avant 1870 et interrompue depuis lors. À Castres, dans le Tarn, c’est un imprimeur local qui prend l’initiative d’une souscription, avec succès d’ailleurs. Albi et Gaillac ont financé leur inventaire. Les autres archives communales seront recensées dans l’inventaire de la série E supplément, à la charge du département du Tarn. Le premier tome pour la Gironde paraît finalement en 1898, comprenant l’inventaire des archives communales de l’arrondissement de Bordeaux (hormis la ville de Bordeaux) et de Bazas. Seules deux communes ont refusé de communiquer leurs archives. Le second tome paraît trois ans plus tard en 1901, soit assez rapidement. Il concerne les arrondissements de Blaye et de La Réole, où l’ensemble des maires ont accepté de transmettre leurs archives. Brutails, dans une courte introduction, souligne la richesse de ces fonds, qu’il traduit dans la longueur des analyses publiées. En 1903, Brutails peine encore à obtenir les crédits supplémentaires qu’il demande pour l’impression de l’inventaire de Saint-Émilion. Malgré une dépêche du ministre de l’Instruction publique, son budget pour 1904 est même baissé de 500 francs alors qu’il en demandait 500 supplémentaires. Le 3e tome paraît finalement en 1905, le quatrième en 1908. Une fois l’impression réalisée, vient le temps de la diffusion de l’inventaire, systématiquement adressé à l’ensemble des préfets, aux maires des communes girondines, au ministère de l’Instruction publique ; aux autorités locales (premier président de la cour d’appel, maire de Bordeaux, président de la Chambre de commerce de Bordeaux) ; aux bibliothèques universitaires des facultés de droit et de lettres de Bordeaux ; à des institutions étrangères (Archives du palais de Monaco, Library of Congress à Washington, Bollandistes à Bruxelles). Au plan local, de très nombreuses bibliothèques dénommées bibliothèques populaires, en sont destinataires (La Réole, Saint-Macaire, Lesparre, Libourne, etc. Saint-Médard-en-Jalles, Castillon-sur-Dordogne), ainsi que plusieurs bibliothèques de la Ligue de l’enseignement (Branne, Ludon…), et la bibliothèque de la société républicaine d’instruction de Blésignac. On trouve également quelques associations locales (Amicale des anciens élèves des Chartrons, Cercle girondin de la ligue de l’enseignement, groupe Arlac et Solférino, patronage de Nansouty) ; les Archives municipales de Bordeaux et de Libourne sont également concernées. La diffusion à des particuliers est limitée à quelques personnalités savantes telles que Camille Jullian, Achille Luchaire, médiéviste, précédemment en poste à la faculté de lettres de Bordeaux, pour la bibliothèque des étudiants d’histoire à la Sorbonne où il enseigne, depuis 1883, les sciences auxiliaires de l’histoire. Certains le réclament, comme Alexandre Nicolaï, avocat à la Cour, qui en 1910 écrit au secrétaire général de la préfecture pour obtenir un exemplaire du 4e tome,

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deux ans après sa parution 31, afin de poursuivre ses « recherches sur la fortune privée à Bordeaux en Guienne au xviiie siècle. Il me servira aussi à communiquer à mes élèves du cours de la Bourse » . Enfin Mounastre Picamilh et Féret sont les deux libraires bordelais chargés de la diffusion payante des ouvrages.

Une valorisation des fonds communaux

En réalisant cet inventaire, Brutails a bien conscience de s’inscrire parfaitement dans la perspective du développement des études d’histoire locale, en souhaitant « qu’il serve à défendre les droits des communes et des particuliers » . Sûreté, patience et entrain sont pour lui les trois vertus de l’archiviste, qui lui permettront, comme il l’espère dans la préface du premier tome, de publier la suite de l’inventaire. Brutails se plaît à souligner, dans l’introduction plus longue faite au 4e tome, la richesse de ces fonds communaux du point de vue généalogique, en renvoyant aux travaux de Pierre Meller qui publie, dans le format de l’inventaire, la table des principaux noms de famille. Il livre aussi une analyse plus personnelle sur les enseignements à retirer de ces fonds : « Pas n’est besoin d’être un érudit pour dégager de ces archives de Sainte-Foy, où éclate la supériorité de l’idée sur la force, une saisissante et salutaire leçon » . Il s’inscrit également dans l’idée plus générale que les travaux d’histoire locale permettront une synthèse au niveau national, en publiant un tableau des prix à travers les âges, du xve siècle à la Révolution, indiquant ainsi : « On s’étonnera peut-être de voir traiter ici un sujet sur lequel des économistes ont publié déjà des travaux d’ensemble développés. J’estime que ces matières sont de celles qui doivent être d’abord étudiées par province. Il est bon, tout au moins, de contrôler à l’aide de monographies, des résultats généraux qui ne peuvent être que prématurés » . Toujours dans ce dernier tome, il livre enfin son attachement personnel pour l’Entre-deux-Mers et la région de Blaye :

« C’est que la vie historique de la province a été plus intense dans ces régions fertiles du Blayais, où la Gironde apporte, avec le commerce, le mouvement et la prospérité, et surtout dans ce pays d’Entre-deux-Mers, où foisonnent, sous la verdure un peu sombre des vallons, les châteaux et les bastides, la force individualiste du seigneur féodal et la force collective de la commune. Blaye, Bourg, La Réole, Saint-Macaire, Monségur, Caudroit, Castelmoron, etc. ont conservé des archives curieuses, qui méritaient d’être inventoriées avec un soin spécial. »

La réception de cet inventaire ne nous est pas facilement connue, à l’exception de l’article de Camille Jullian paru en 1898, dans la Revue philomatique de Bordeaux 32, qui salue la sortie du premier tome : « M. Gaston Ducaunnès-Duval, fils de notre cher archiviste municipal, fait un excellent début dans la carrière historique ; il publie, sous l’intelligente direction de M. Brutails, l’inventaire des archives communales antérieures à la Révolution. Le premier volume, qui vient

31. AD33, 3 T 119. 32. Jullian C., «À propos d’un inventaire » , Revue philomathique de Bordeaux, 1898, p. 419-428.

268 Archives, manuscrits et imprimés de paraître, renferme surtout les analyses des registres d’état-civil que tenaient, avant 1793, les curés de paroisses rurales. La presque totalité de ces documents sont du xviie et du xviiie siècle » . Camille Jullian développe ensuite longuement l’intérêt historique de ce qu’il qualifie de « courtes annales, écrites en toute sincérité [ qui] ont cette “ saveur particulière” que le peuple donne à son histoire » . Par ailleurs, le voeu de Brutails trouve son prolongement dans l’organisation, en 1911, d’un comité d’études d’histoire et de géographie du département, à l’initiative de MM. Camena d’Almeida et Courteault, professeurs à la faculté de lettres, auquel participe également l’archiviste départemental. Il sollicite du préfet l’envoi de 15 à 20 exemplaires de l’inventaire du E supplément, destinés aux bibliothèques pédagogiques du département, afin de promouvoir la rédaction de monographies communales par les instituteurs, objet d’une circulaire du 25 février 1911 adressée par le ministre de l’Instruction publique. Enfin on sait que la contribution de Brutails aux études locales fut très importante, tant par ses publications que par son implication dans la création et l’animation de sociétés savantes, à commencer par la Société d’histoire de Bordeaux, dont il fut l’un des fondateurs en 1908. L’inventaire du E-supplément présente une recension presque complète des fonds des communes girondines antérieurs à 1790. Quatre communes seulement ont refusé de se prêter au déplacement de leurs documents et Brutails admet qu’il a pu omettre de noter au cours de ses inspections quelques pièces qui ne lui ont pas été montrées ou qui n’étaient pas en place. Ce travail fait aussi ressortir des fonds d’un intérêt exceptionnel tels ceux de Cadillac, Libourne, SaintÉmilion ou Sainte-Foy, autant d’archives communales auxquelles les archivistes départementaux ont continué de prêter une attention particulière, à l’occasion des inspections communales, mais aussi pour des projets d’inventaire et de valorisation, comme récemment avec les archives communales de La Réole, dont le dépôt puis la numérisation par les Archives départementales de la Gironde permettent de donner un accès facilité aux chercheurs comme à un plus large public.

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